Le jeune prêtre s’allongeait alors dans la fraîcheur matinale et fermait les yeux. Il adorait écouter le crépitement du bois et la montagne encore endormie. Le silence sibyllin l’enveloppant tout entier.
Puis la montagne s’éveillait et ses frères s’agitaient. Il s’affairait en leur compagnie, allant chercher du bois afin de raviver le feu, quelques victuailles pour le déjeuner et une fois restauré, allait au temple et y vénérait les Dieux. Mais en ce jour, il ne s’y rendit pas, comme un besoin irrépressible il gravit la montagne jusqu’aux plateaux verdoyants, dernière frontière avec le désert de roches.
Le béo s’assit sur son rocher afin d’y contempler le monde, il adorait cette impression de liberté que lui procurait cette immensité.
_ Garyth ! Encore ce sentiment, je ne comprends pas, aide moi je t’en conjure ! J’ai parcouru cette vaste plaine dans sa totalité alors pourquoi cette intuition de n’en connaître qu’une façade ?
…
_ Evidemment, tu ne réponds jamais à cette question…
C’est alors que le ciel s’assombrit et que la faible brise s’amplifia et s’engouffra dans sa cape. Un éclair zébra le ciel et vint s’abattre avec fracas non loin des campements humains. Puis la tempête s’apaisa et le doux zéphyr lui amena l’odeur des forges démoniaques, enfin, la forêt dans sa grande majesté se révéla à lui dans un rayon de l’astre solaire.
L’écran noir couvrant la voûte céleste se dissipa et le ciel retrouva sa teinte coutumière.
Sokaris se leva d’un bond.
_ Je te remercie Ô Dieu des Dieux, encore une fois, tu guides mon humble destinée !
Il resta encore à admirer longuement cette vaste fourmilière. Il connaissait peut-être ces contrées, mais beaucoup de choses lui restaient interdites, et lui échappaient. Pour les comprendre, il lui fallait quitter ses frères et rejoindre chacune des autres races.
Sa décision, aussi malaisée soit elle, était prise, il partirait à l’aube.
Lorsqu’il rentra du soir, ses compagnons avaient organisés un gigantesque festin, sûrement encore un digne évènement à fêter ! Il banqueta avec eux, non sans tristesse. La bière coulait à flots et les cuissardes ruisselantes de graisse emplissaient l’air d’un doux fumé.
L’agape durant et le cœur déchiré par ce qu’il s’apprêtait à faire, Sokaris chercha son amie. Toutefois elle ne semblait pas être attablée avec les autres, ni nulle part. Il devait absolument la voir avant … l’établissement de sa décision. Il scruta alors la nuit de son regard perçant, et malgré la nébulosité, il aperçut le doux éclat de ses yeux. Il s’approcha d’elle, accablé …
Sa basse besogne accomplie, il décida de rejoindre sa grotte. Il s’allongea sur sa tendre paillasse et s’endormit aussitôt, d’un sommeil aussi profond que la mort. Il plongea dans un abîme d’obscurité désolée qui le priva de toute notion de temps. Perdu pour le monde, il dérivait dans un néant où plus rien ne comptait. Une forme de non-être qui le déchargeait à tout jamais des fardeaux qui pesaient sur sa vie. Alors qu’il s’enfonçait de plus en plus, il sentit qu’il restait un espoir minuscule de s’arracher à ce lieu qui n’en était pas un. S’accrochant à cette lueur dans la nuit comme à un rocher au milieu de rapides, il tenta, pouce après pouce, de remonter à la surface. Ce combat désespéré ramena des sensations dans son corps.
Il émergea à demi du néant, les doux rayons du soleil émergeant des profondeurs du monde des morts lui caressaient tendrement le visage, il était temps de partir.
Au petit matin, sokaris ne demeurait pas près du feu, les braises étaient d’ailleurs éteintes et à sa place était posée cette lettre :
Mes chers frères
Lorsque je suis arrivé ici, vous m’avez immédiatement adoptés et je me suis senti chez moi dès les premiers instants. J’ai grandis avec vous, j’ai découvert ce qu’était la vie à vos côtés, et je me suis promis de vous servir corps et âme jusqu’à ce que Garyth me rappel auprès de lui. Malheureusement, il est temps pour moi de vous dire au revoir.
Ce n’est pas cet engagement que je rompt aujourd’hui car en effet, si je vous quitte ce n’est pas parce que je n’ai plus ma place parmi vous, mais bien parce que mon ancien instinct d’éclaireur me pousse à découvrir de nouveaux horizons. C’est ma destinée, et la vie implique certains sacrifices.
Aussi, je vous fait le serment solennel, de ne jamais porter atteinte à aucun des nôtres, car même si mon apparence changera, mon cœur lui, restera béonide pour l’éternité.
Je voudrais remercier les Anciens qui m’ont enseignés la sagesse, bien que je soit loin d’atteindre, ne serait-ce que le quart de ce qu’ils sont.
Mais aussi mon frère Turak, prends bien soin de ta femme fréro, tu ne pouvais tomber mieux
Je remercie aussi tous mes amis, qui sont devenus pour moi, comme ma famille qui m’avait fait défaut.
Evidemment mon ptit Ariès, j’emmène une photo de toi, et quelques uns de tes jouets fétiches.
Vous me manquerez, et tout les moments que j’ai passé avec vous resteront à jamais graver dans ma mémoire.
Au revoir mes chers béonides, au revoir ma très chère Montagne. Ce n’est pas un Adieu, je reviendrais.
Votre dévoué Soka’.
Sokaris marchait d’un pas ferme en direction du camp humain, tournant le dos à son chez soi et réprimant ses larmes.
Il partait tout en sachant qu’il reviendrait, mais il avait l’horrible sentiment, qu’une partie de lui était resté là haut, dans sa Montagne.
Je vous aime mes amis pensa t’il, je vous promet de vous faire honneur, et de revenir plus fort afin de mieux vous servir…


