Azim [En cours]
Posté : 20 oct. 20:06
L’hiver approchait. Guilhem sentait le vent et la pluie se rafraîchir. Il avait installé, à l’embouchure de sa grotte, une porte faite de fourrures de loups pour garder ses livres à l’abri de l’humidité et du frimas. Son logis était devenu, avec le temps, plus agréable à habiter : une bonne botte de paille, étendue dans un coin sec, lui servait de matelas ; une cheminée, qui débouchait à quelques dizaines de mètres plus haut, jetait dans la grotte une lumière pâle ; une marmite remplie d’une mixture épicée, qui étrangement n’avait jamais cessé de bouillir depuis trois mois malgré l’absence de feu, répandait odeurs légères et une chaleur réconfortante ; et enfin, d’un stalactite, tombait invariablement, chaque jour, quatre-vingt-six mille quatre cents gouttes d’eau (Guilhem les avait comptées durant un temps libre, et se servait maintenant de la constance du phénomène comme horloge). Il avait caché ses livres dans un coffre – ça peut paraître étrange, mais les risques d’incendie de bibliothèque, dans un laboratoire, sont décuplés – et sur ses étagères ne subsistaient plus que des souvenirs de voyages, des sachets d’ingrédients divers et quelques outils.
Un an déjà s’était écoulé depuis son retour d’exil. Et parmi toutes les émotions qui truffaient son jugement d’irréalités et de subjectivité, il avait senti le plus intensément la pire, celle qui était tout mais qui n’était rien : la confusion.
― SûÃs-jë çòñdÃ¥mñè á ñe jÃ¥máîs säìsîr, pöur ûñ séül mòµèñt, lä döûçé éüþhõrîé dé l'éñthöûsîäsmê õû µéme dü sÃmþlê chägrÃñ? Se disait-il parfois en regardant, du haut des plateaux, la nuée de montagnes brumeuses et inhabitées du Nord.
La passion qui donnait des sueurs froides et des poussées d’adrénaline, il avait fini par la comprendre, mais pas celle qui faisait agir de manière complètement illogique et désintéressée. L’affection.
L’Affection. Un concept dont il n’avait pas encore pu saisir la substance, autant que la musique qui n’avait jamais réveillé, chez lui, la moindre émotion, le moindre entrain. L’Affection. C’est un mot que se répétait vainement et sans cesse Guilhem, un matin de verglas, alors que la cime des pins s’était couverte de blanche givre. Voilà trois mois qu’il errait sans but dans les terres D’Iksème, restant parfois couché en-dessous des accumulations de feuilles mortes en attendant le jour, en attendant un évènement quelconque, un soupir entre les arbres, un rocher qui tombe des collines, un murmure porté par l’air. Et le matin des mille répétitions, l’ennui s’était fait particulièrement plus puissant qu’auparavant.
― Ne þeut-îl pãs sê pà ssêr qüélquê chosé ? cria-t-il dans l’aube.
Un caillou, fatigué de ne pas vivre, lui demanda de se taire. Guilhem le mangea. Mais au moment où l’objet passait dans son œsophage douloureux, Knessir se pointa, accompagné d’un Humain qu’il tenait par la nuque et menaçait avec un javelot de silex.
― Tü tõmbës bÃêñ, Gûîlhém, dit-il. J'åà trõüvè cet hömmë dãñs le vêrgèr. Jé ñè säîs päs çòmmeñt îl s'y êst prìs póûr grà vÃr lës fäläîses. Il ã prêtêñdú té coññãîtrê.
Guilhem, intrigué, dévisagea l’homme. Non. Ce n’était personne. Enfin. Voyons ce qu’il avait à dire.
― Merçi Kñèssîr. Láîssé-lè mòÃ, jë m'én chärgë. Et s'il ñe se mòñtré pà s çõnváîñcáñt, nóùs lë måñgêrõñs ce søîr.
L’homme devint blanc comme le brouillard, effrayé. Knessir relâcha son emprise sur lui, maugréa sur la sécurité à la Montagne et alla se perdre dans la vallée.
― Inutile de t’enfuir, camarade, avertit Guilhem en langue humaine. N’aie pas de crainte et assied-toi ici, dans l’herbe. Je doute que tu sois venu, seul, pour faire du mal aux Béonides.
Le Béonide difforme observa les vêtements de son invité. Étrange. Ils respiraient l’exotisme. L’homme, après avoir demandé à boire, se délia la langue.
― Je viens tout droit d’Azim.
Le cœur de Guilhem fit un bond. La grande Île d’Azim. Le continent du sud, celui où il était allé chercher, au cours d’une expédition aventureuse et plutôt folle, la mandragore rouge. L’autre, qui avait vu l’expression de son hôte changer subitement, continua.
― La prêtresse Iretchet m’a demandé de vous remettre ça en personne.
Guilhem sentit sa tête tourner. Le monde extérieur lui avait sauté dans le crâne d’un seul coup. Comment avait-il pu penser que son retour sur le continent d’Iksème, aux plaines infinies, lui aurait permis d’oublier qu’au-delà , vivaient autrement des millions de créatures ? Et qu’il avait juré à l’une d’elle de toujours la garder à l’esprit, quoi qu’il arrive ?
Le Béonide prit ce que le messager lui tendait en tremblant de froid ou de peur. C’était une missive. Lourde. Il décolla le sceau et commença à lire.
Un an déjà s’était écoulé depuis son retour d’exil. Et parmi toutes les émotions qui truffaient son jugement d’irréalités et de subjectivité, il avait senti le plus intensément la pire, celle qui était tout mais qui n’était rien : la confusion.
― SûÃs-jë çòñdÃ¥mñè á ñe jÃ¥máîs säìsîr, pöur ûñ séül mòµèñt, lä döûçé éüþhõrîé dé l'éñthöûsîäsmê õû µéme dü sÃmþlê chägrÃñ? Se disait-il parfois en regardant, du haut des plateaux, la nuée de montagnes brumeuses et inhabitées du Nord.
La passion qui donnait des sueurs froides et des poussées d’adrénaline, il avait fini par la comprendre, mais pas celle qui faisait agir de manière complètement illogique et désintéressée. L’affection.
L’Affection. Un concept dont il n’avait pas encore pu saisir la substance, autant que la musique qui n’avait jamais réveillé, chez lui, la moindre émotion, le moindre entrain. L’Affection. C’est un mot que se répétait vainement et sans cesse Guilhem, un matin de verglas, alors que la cime des pins s’était couverte de blanche givre. Voilà trois mois qu’il errait sans but dans les terres D’Iksème, restant parfois couché en-dessous des accumulations de feuilles mortes en attendant le jour, en attendant un évènement quelconque, un soupir entre les arbres, un rocher qui tombe des collines, un murmure porté par l’air. Et le matin des mille répétitions, l’ennui s’était fait particulièrement plus puissant qu’auparavant.
― Ne þeut-îl pãs sê pà ssêr qüélquê chosé ? cria-t-il dans l’aube.
Un caillou, fatigué de ne pas vivre, lui demanda de se taire. Guilhem le mangea. Mais au moment où l’objet passait dans son œsophage douloureux, Knessir se pointa, accompagné d’un Humain qu’il tenait par la nuque et menaçait avec un javelot de silex.
― Tü tõmbës bÃêñ, Gûîlhém, dit-il. J'åà trõüvè cet hömmë dãñs le vêrgèr. Jé ñè säîs päs çòmmeñt îl s'y êst prìs póûr grà vÃr lës fäläîses. Il ã prêtêñdú té coññãîtrê.
Guilhem, intrigué, dévisagea l’homme. Non. Ce n’était personne. Enfin. Voyons ce qu’il avait à dire.
― Merçi Kñèssîr. Láîssé-lè mòÃ, jë m'én chärgë. Et s'il ñe se mòñtré pà s çõnváîñcáñt, nóùs lë måñgêrõñs ce søîr.
L’homme devint blanc comme le brouillard, effrayé. Knessir relâcha son emprise sur lui, maugréa sur la sécurité à la Montagne et alla se perdre dans la vallée.
― Inutile de t’enfuir, camarade, avertit Guilhem en langue humaine. N’aie pas de crainte et assied-toi ici, dans l’herbe. Je doute que tu sois venu, seul, pour faire du mal aux Béonides.
Le Béonide difforme observa les vêtements de son invité. Étrange. Ils respiraient l’exotisme. L’homme, après avoir demandé à boire, se délia la langue.
― Je viens tout droit d’Azim.
Le cœur de Guilhem fit un bond. La grande Île d’Azim. Le continent du sud, celui où il était allé chercher, au cours d’une expédition aventureuse et plutôt folle, la mandragore rouge. L’autre, qui avait vu l’expression de son hôte changer subitement, continua.
― La prêtresse Iretchet m’a demandé de vous remettre ça en personne.
Guilhem sentit sa tête tourner. Le monde extérieur lui avait sauté dans le crâne d’un seul coup. Comment avait-il pu penser que son retour sur le continent d’Iksème, aux plaines infinies, lui aurait permis d’oublier qu’au-delà , vivaient autrement des millions de créatures ? Et qu’il avait juré à l’une d’elle de toujours la garder à l’esprit, quoi qu’il arrive ?
Le Béonide prit ce que le messager lui tendait en tremblant de froid ou de peur. C’était une missive. Lourde. Il décolla le sceau et commença à lire.